Les sacrés monstres en chanson – Dracula

Crédit: Thecount68

Créatures de la nuit aux envies lubriques et aux crocs acérés, les vampires se terrent dans l’ombre avant de frapper leurs victimes d’une morsure au cou; et s’ils sont nocturnes, c’est pour éviter la lumière du jour qui peut leur être mortelle. Selon certaines versions, ils ont aussi la capacité de se transformer en différents animaux, dont la chauve-souris, et seuls les miroirs (qui ne réfléchissent pas leur image) permettent aux humains de les identifier ostensiblement, et ceux-ci ne peuvent se défendre qu’avec l’aide de croix et de gousses d’ail. Évidemment, lorsque l’on songe aux vampires, on ne peut s’empêcher d’avoir en tête le sanguinaire Dracula, personnage fictif de Bram Stoker du roman éponyme; si le Transylvanien est devenu l’archétype du suceur de sang, il faut toutefois dire que cela a toujours été le cas. En effet, il faut remonter au début du 18e siècle pour trouver des histoires de vampires, comme celle du soldat autrichien Arnold Paole ou encore du paysan serbe Peter Plogojowitz. Ceux-ci sont plutôt décrits comme des mort-vivants, se levant de leur tombeau afin de hanter leurs victimes; ils ont le teint cadavérique, mais leurs cheveux et leurs ongles repoussent (une réalité du corps humain jusqu’à sa décomposition). Ce sont les auteurs romantiques du 19e siècle qui ajouteront l’aspect des crocs hypertrophiés, de même que l’élégance de sa tenue vestimentaire, comme sa cape. Le Dracula de Stoker sera quant à lui inspiré du mystérieux seigneur (ou saigneur ?) qui lui a donné son nom – Vladislav III, dit Vlad l’Empaleur. Ce cruel voïvode de Transylvanie était connu pour ses nombreuses exécutions et la torture dont il affligeait ses ennemis; son surnom de « Dracula » venait du fait que son père faisait partie de l’Ordre des Dragons (ou Dracul en roumain). 

Après des années de présence dans la culture populaire, Dracula demeure toujours populaire, comme le permet de voir de nombreux costumes à son effigie dans les rues, le jour de la Halloween…

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Mais qu’en est-il de la chanson française ? Après tout, les vampires étaient des créatures du folklore de l’Europe de l’est et le roman de Bram Stoker a été composé originalement en anglais. En 1960, un cha cha cha au sujet du vampire retient l’attention, tout simplement intitulé Dracula cha cha cha; deux moutures sortiront la même année, l’une de Bob Azzam et l’autre d’Henri Salvador. Si la pièce du chanteur égyptien est plutôt typique de l’époque, quatre strophes chantées puis répétées après un long solo (avec toutefois quelques cris de frayeur pour créer une ambiance apeurante), l’autre version reflètera la personnalité de son chanteur. Effectivement, Salvador ajoute non seulement plusieurs strophes plus farfelues (se permettant par la même occasion quelques accents pour rire), mais aussi beaucoup d’effets sonores pour mieux imager sa goualante. 

Bob Azzam – Dracula cha cha cha

Henri Salvador – Dracula cha cha cha

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Quelques années plus tard en 1964, c’est au tour du chansonnier comique Jean-Claude Massoulier de sortir un 45 tours avec un morceau portant sur le célèbre vampire, en compagnie d’un autre sacré monstre… Frankenstein ! Le titre rappelle tous ces films d’horreur (et surtout les comédies à  la Abbott et Costello) qui les ont mis en vedette. Et les deux acolytes, après une bagarre, se retrouvent au cimetière – lieu qui leur semble d’office naturel – alors qu’ils sont déjà morts depuis longtemps… Une petite boutade de la part de Massoulier qui se permet alors de dicter leur épitaphe : « Ci-gît deux pas beaux, ci-gît deux affreux ». 

Jean-Claude Massoulier – Frankenstein et Dracula

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Pour les derniers morceaux choisis, nous avons opté pour deux artistes un peu moins connus aujourd’hui, Christine Pilzer et Alain Kan. La première est née en Belgique, belle-fille d’un célèbre propriétaire de chemiserie, elle est attirée par les arts; au début des années 60, Pilzer anime une émission radiophonique avant de se tourner vers la chanson, mais cela ne dure le temps que de deux 45 tours sortis l’un en 1966 et l’autre en 1967 (avant de voir une goualante rééditée en 2002). Sa version de Dracula, au son particulièrement sixties, implore la pitié du vampire riant à gorge déployée…

Alain Kan, quant à lui, a connu une carrière musicale plus riche, s’étendant des années 60 au milieu des années 80. Éclectique, le chanteur s’essaiera à plusieurs différents styles musicaux, de la chanson de cabaret au rock, en passant par le punk; il était aussi beau-frère de l’artiste Christophe pour lequel il composera quelques pièces. Le 14 avril 1990, il disparaît alors qu’il prend le métro parisien et l’on ne le reverra plus jamais, une énigme restée encore non résolue jusqu’à aujourd’hui. Dans son morceau assez long (il fait presque 7 minutes), Kan imagine être Dracula invité au mariage de son « cousin Christopher », auquel sont conviés de nombreuses personnalités liés aux romans fantastiques et d’horreur (Frankenstein et sa fiancée, Dr Moreau, Nosferatu, Judex, le Vampire de Düsseldorf, Dr Jekyll etc.); et alors qu’il parle à une des invités, il ne peut s’empêcher de lui planter ses crocs dans le cou. Si le style de Kan est plutôt parlé que chanté ici, il se mélange bien au fond de rock entrecoupé de pianotements, créant un effet hypnotique… à la Dracula !   

Christine Pilzer – Dracula

Alain Kan – Dracula

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Paroles

Bob Azzam – Dracula cha cha cha

Alain Kan – Dracula

Jean-Claude Massoulier – Frankenstein et Dracula

Christine Pilzer – Dracula

Henri Salvador – Dracula cha cha cha

Sources

À la pointe de l’épée – Zorro en chanson

Personnage né de la plume de Johnston McCulley, Zorro voit le jour dans la gazette illustrée All-Star Weekly en 1919. Publiée sous la forme d’un feuilleton, la première histoire mettant en vedette le justicier masqué s’intitule Le Fléau de Capistrano (The Curse of Capistrano, en anglais) et se passe pendant en Californie sous domination mexicaine (entre 1821 et 1846). Signant ses actes de bravoure d’un zed avec la pointe de son épée, Zorro deviendra rapidement très populaire; un an seulement après sa création, Hollywood produira The Mark of Zorro, avec l’acteur en vogue Douglas Fairbanks. Plusieurs films et séries à la télévision suivront avec Tyrone Powell, Guy Williams, Frank Langella et même Alain Delon dans le rôle titre – et plus récemment, ce sera nul autre qu’Antonio Banderas qui reprendra le rôle du célèbre californien dans Le masque de Zorro en 1998. 

De son nom Don Diego de la Vega, l’énigmatique Zorro (qui signifie « renard » en espagnol) porte la marque d’un aristocrate espagnol: il monte à cheval, possède une fine lame et respecte un code d’honneur de façon stricte et désintéressée. Souvent, le justicier masqué doit contrecarrer les plans du gouverneur de la Californie et de ses mercenaires, sauver une jeune demoiselle en danger et défendre les démunis, s’illustrant comme un Robin des Bois moderne… au XIXe siècle.

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France, 1964. Malheureux à Philips depuis la mort du directeur artistique (et de son ami proche) Boris Vian, Henri Salvador quitte cette maison de disque… au profit de la sienne! En effet, le chanteur a décidé dorénavant de s’auto-produire en créant, avec l’aide de sa femme, les disques Rigolo qui seront distribués par la compagnie Vogue. Le premier 45 tours aura quatre pistes, dont une reprise d’une chanson des Coasters, Along Came Jones.   

The Coasters – Along Came Jones

La goualante, composée par le célèbre duo Leiber et Stoller, met en scène les éléments classiques du western: une demoiselle en détresse (Sweet Sue), un antagoniste de service (Salty Sam) et le héros vertueux (Jones); plutôt enjouée et comique, cette pièce aurait été inspirée du film éponyme mettant en vedette Gary Cooper. N’étant pas tombée dans l’oreille d’un sourd, la chanson est adaptée en français par l’auteur-compositeur Bernard Michel pour Salvador. Si l’intrigue reste la même, les personnages changent quelque peu: la demoiselle en détresse est devenue Suzy, l’antagoniste Jojo le Bouffi et le héros n’est nul autre que Zorro! Mais Henri n’aime pas cette chanson… et il sera le seul! Bientôt, le morceau Zorro est arrivé devient populaire et de nouveaux 45 tours sont pressés avec ce titre bien en évidence. Salvador pense même à tourner un clip scopitone dans lequel il s’en donne à coeur joie.

Cependant, le Zorro de Salvador n’a pas l’allure héroïque ni le panache du héros créé par Douglas Fairbanks, que nenni! Avec ses grimaces rigolotes, le chanteur donne plutôt un air niais au justicier masqué… en plus de jouer au passage les autres personnages. Et le succès est sans contredit au rendez-vous! Mentionnons que le très populaire film Le Gendarme de St. Tropez sort la même année et utilise la chanson lors de la séquence du rêve.

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Mais la version de Salvador n’est pas la première, loin de là. On peut trouver dans le répertoire de Miguel Carmelo, un chanteur d’opérette, une chanson simplement intitulée Zorro sur un 45 tours sorti en 1959. L’année suivante, c’est le célèbre Georges Guétary qui enregistrera à son tour une goualante ayant pour sujet le justicier masqué. Plusieurs autres chanteurs reprendront Zorro est arrivé, comme Dany Claude, Jacky Noguez et Gérard Salesses. Moustache, le célèbre compère de Georges Brassens, signe lui aussi un morceau qui porte sur Don Diego de la Vega, La marche de Zorro, en 1975.

Miguel Carmelo – Zorro

Georges Guétary, avec Jo Moutet et son orchestre – Zorro

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Versions enfantines

Les années passent et c’est au début des années 80 que les jumelles Sophie et Magaly Gilles interprètent une pièce nommée Les nanas de Zorro. Sur un thème musical de square dance, les deux soeurs évoquent leur passion pour l’homme au masque de loup. Il y a cependant certaines références qui ne collent pas à la peau du personnage – on y parle du Texas et du Colorado, alors que la figure de Zorro est fortement rattaché à la Californie. Autre fait plutôt bizarre, les jumelles font mention d’un grand cheval blanc, alors que dans l’imaginaire collectif, la monture de Don Diego a toujours été un cheval andalou de robe noire.

Si Sophie et Magaly ont tenté de relancer leur carrière – alors chancelante – avec cette pièce, l’effet escompté ne sera jamais au rendez-vous. Peu après, les jumelles se retireront du monde de la chanson, Zorro n’ayant pas pu sauver ces demoiselles en détresse…

Sophie et Magaly – Les nanas de Zorro

Enfin, c’est au tour de la fille de Gianni Esposito d’enregistrer deux chansons à propos de Zorro au milieu des années 80. Surnommée tout simplement Douchka, la jeune interprète est sous contrat avec Disney et chante plusieurs pièces ayant comme sujet des personnages héroïques (Davy Crockett) ou de dessins animés (Baloo, Les Aristochats, Le livre de la jungle). Dans le premier clip, c’est elle-même qui arbore la mante du justicier masqué, alors que dans le suivant, elle danse une chorégraphie avec Zorro, de même que Minnie et Mickey. Clin d’oeil final, on entend dans la deuxième chanson « Zorro est arrivé (oh yeah!)/Sans s’presser », ce qui ne manquera pas de rappeler de bons souvenirs aux parents des enfants écoutant cette chanson…

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Paroles

Miguel Carmelo – Zorro

Douchka – Zorro… Je chante parce que je t’aime
Douchka – La chanson de Zorro

Georges Guétary – Zorro

Henri Salvador – Zorro est arrivé

Sophie et Magaly – Les nanas de Zorro

Sources

Les Cosaques… à Paris!

Après la révolution bolchévique de 1917, de nombreux Russes ont émigré en France afin de fuir la terreur rouge. Désirant refaire leur vie sous de nouveaux auspices au sein de la République, ils doivent désormais se trouver un travail pour gagner leur croûte. Rapidement, certains troquent leurs montures pour des taxis de façon toute naturelle: la souplesse des horaires aurait permis aux militaires et aux aristocrates de se dévouer à la cause qui leur tenait le plus à coeur – sauver la Mère Russie des mains des Communistes. Ainsi, il y a bientôt plus de 3 000 chauffeurs de taxis russes, dont la moitié se trouve à Paris. Dans les années 50, il n’en restera plus que le quart en service, mais l’image du « chauffeur cosaque » restera longtemps dans les esprits. Peuple connu pour ses prouesses guerrières et sa grande habileté à monter des chevaux, les cosaques n’ont-ils pas justement toutes les qualités pour conduire à Paris en pleine heure de pointe?

En 1969, Henri Salvador décide de brosser un portrait humoristique de cette situation dans sa chanson Da da niet niet niet. Portant une papakha, une barbe postiche et un long manteau de fourrure, le chanteur passe en revue tous les clichés associés aux Russes : caviar, samovar et même la roulette… Anecdote intéressante, il faut noter qu’il ne restait plus au début des années 70 qu’un seul chauffeur cosaque, âgé de 92 ans! C’est à se demander s’il aurait pu prendre la chanson pour un hommage personnel. Enfin, Salvador conclut cette goualante avec un soupir de dégoût à l’idée qu’une princesse russe soit désormais vestiaire, et ce, pour une clientèle petite bourgeoise. Eh oui, l’immigration chambarde souvent le statut social. Pensez-y la prochaine fois que vous prendrez un taxi – qui sait, ce sera peut-être un prince nigérian ou un sultan marocain qui vous conduira! 

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En 2002, Séverine lance son quatrième album en français intitulé Retour à Paris et, parmi les pistes de son nouvel opus, il y a Grand-papa cosaque. Dans cette pièce, la chanteuse évoque un grand-père cosaque désirant revoir sa grande Russie et qui pourtant ne la reverra jamais. L’évocation de Petrograd puis de Saint-Pétersburg n’est pas anodine puisque c’est après l’exode des Russes blancs que la ville autrefois bâtie par Pierre le Grand sera renommée Leningrad. Et que faisait ce cosaque en France?

T’as pas fait trente ans de taxi pour être enterré à Paris

Séverine – Grand-papa cosaque

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Paroles

Henri Salvador – Da da niet niet niet

Séverine – Grand-papa cosaque

Sources

GORBOFF, M. La Russie fantôme: l’émigration russe de 1920 à 1950, L’Âge d’homme, 1995, p. 44-45.

ENCYCLOPÉDISQUE [www.encyclopedisque.fr] Consulté le 2 janvier 2016.