¡No pasarán! – La guerre civile d’Espagne et la chanson française

Cette année marquera le 80e anniversaire du déclenchement de la guerre civile espagnole, un épisode sanglant de la péninsule ibérique qui marquera les esprits. Opposant les partisans d’une République légitime aux putschistes de Franco, le conflit divisera des pères et des fils, et même des frères de diverses alliances politiques. Dans le premier camp, l’on retrouve des communistes, des socialistes et des Espagnols fidèles à leur gouvernement; de l’autre, des nationalistes, des traditionalistes (monarchistes et fervents catholiques) et surtout des fascistes. Le bras de fer est enclenché le 18 juillet 1936, et pendant quatre années, le pays de Cervantès verra ses vignes abreuvées de sang et la République fléchir sous le lourd couperet des fasces. L’Europe et le monde observe ce conflit sans toutefois ouvertement y participer; l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste déploient des volontaires (la Légion Condor et le Corpo Truppe Voluntarie respectivement) pour lutter dans les rangs du futur Caudillo – de l’autre côté, l’URSS et les Brigades Internationales se mobilisent afin de renforcer le rempart républicain; des anarchistes, français et espagnols, rejoignent le front antifasciste mais se brouillent rapidement avec les communistes et les nationalistes catalans. Pendant quatre ans, la guerre rage et fait son lot de victimes de part et d’autre; les exactions politiques sont chose commune dans une guerre civile. Madrid tombe enfin le 26 mars 1939 et le généralissime Francisco Franco annonce la victoire des nationalistes moins d’une semaine plus tard, le premier avril, lors de l’allocution de l’último parte à la radio. Cela marque le début d’une nouvelle ère pour l’Espagne – désormais sous la coupe des militaires – et la fin du massacre fratricide…

Guernica

La situation politique de l’Espagne suscitera l’intérêt de nombreux artistes. Il suffit de penser à Guernica de Picasso, qui dépeint le bombardement de cette même ville par l’aviation allemande. Exposée à l’Exposition Universelle de Paris en 1937, la toile deviendra un des symboles les plus poignants des horreurs de la guerre. Le conflit sera également une source d’inspiration pour plusieurs chanteurs engagés de langue française et qui verront dans cette guerre civile le danger de la montée du fascisme.

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Jean Ferrat – Federico Garcia Lorca, Maria et Un jour, un jour

Chanteur connu pour son engagement à gauche, Jean Ferrat crée à lui seul trois morceaux sur la guerre civile d’Espagne. Il signe dès son premier album Deux enfants au soleil, sorti en 1961, une chanson en hommage au poète disparu Federico Garcia Lorca.

Figure de proue du mouvement littéraire Génération de 27, Garcia Lorca est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands poètes de son époque, par son style riche en symbolique et sa fluidité contagieuse. Victime malheureuse des franquistes, ce dernier a été lâchement assassiné dans sa province de Grenade natale et, jusqu’à ce jour, sa dépouille n’a toujours pas été identifiée.

Désirant donc honorer sa mémoire, Ferrat recrée les derniers instants du poète espagnol et son assassinat aux mains des nationalistes, sous la houppe de la guardia civil. Juxtaposant « De noirs taureaux font mugir la montagne » et « Et vous Gitans, serrez bien vos compagnes », il semble faire écho à la Marseillaise, symbole par excellence de la République. Et, en guise de conclusion, Ferrat achève par cette dernière parole, apocryphe: 

Non, jamais je n’atteindrai Grenade
« Bien que j’en sache le chemin »

Jean Ferrat – Federico Garcia Lorca

Quelques années plus tard, Ferrat récidive avec deux autres goualantes sur son album sorti en 1967, intitulé Maria. La pièce titre illustre la guerre civile de façon particulière – sans prendre position, il s’agit tout simplement d’un désaccord politique de deux frères nés d’une même mère, Maria, la prosopopée ibérique et républicaine semblable à la Marianne française. Fait étrange puisque le chanteur ardéchois est fortement engagé à gauche et cette vision neutre du conflit ne semble pas cadrer avec son discours habituel. D’ailleurs, il faut noter que Maria n’a pas été écrite par Ferrat, mais bien par Jean-Claude Massoulier, plutôt connu pour un répertoire de chansons d’un registre comique ou léger. Outre Maria, mentionnons aussi Un jour, un jour, un poème écrit par Louis Aragon dans son recueil Le fou d’Elsa, publié en 1963. Mise en musique par Ferrat, la pièce évoque Garcia Lorca et alterne entre une vision pessimiste d’un monde belliqueux et l’espoir prochain d’une paix nouvelle.

Et cette bouche absente et Lorca qui s’est tu
Emplissant tout à coup l’univers de silence
Contre les violents tourne la violence
Dieu le fracas que fait un poète qu’on tue

Un jour pourtant un jour viendra couleur d’orange
Un jour de palme un jour de feuillages au front
Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront
Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche

Jean Ferrat – Un jour, un jour

Jean Ferrat – Maria

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Leny Escudero – Vivre pour des idées et El Paso del Ebro

Crédit: Michel Bourdais

Fils de républicains espagnols, Leny Escudero n’a que six ans lorsque ses parents s’exilent en France lors de l’avènement de Franco. Toute sa vie durant, le chanteur originaire d’Espinal conservera une méfiance (voire défiance) envers l’autorité et sera farouchement engagé à gauche. Bien évidemment, la guerre civile d’Espagne occupera une importance non négligeable dans sa vie, causant un déracinement dont il ne se remettra jamais. En 1973, Escudero enregistrera Vivre pour des idées, un clin d’oeil évident à la chanson de Brassens, Mourir pour des idées, sortie l’année d’avant. Si la goualante du Sétois se moque ouvertement des religieux qui appellent à se sacrifier au nom de Dieu, alors que ceux-ci veulent mourir « mais de mort lente », Escudero évoque au contraire un engagement sans concession pour « apprendre à lire et à écrire ». Et que dira son père, républicain analphabète qui s’était exilé à cause de ses opinions politiques?

Alors mon père m’a dit « Mourir
Pour des idées, ça n’est qu’un accident »

Leny Escudero – Vivre pour des idées

En 1997, le chanteur ténébreux gravera sur disque El paso del Ebro, une chanson traditionnelle datant du temps des guerres napoléoniennes qui a été repris par les Républicains lors de la guerre civile espagnole. Cependant, pour marquer l’aspect mélancolique de la pièce et renforcer sa nostalgie, Escudero interprétera la chanson sur une musique de tango, et non comme un paso doble traditionnel.

Leny Escudero – El paso del Ebro

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Léo Ferré – Franco la Muerte et Les Anarchistes


Bien connu pour ses positions à gauche, Léo Ferré a longtemps affiché haut et fort ses couleurs. Il suffit d’écouter Franco la Muerte (« Franco la Mort ») pour entendre le grand chansonnier déverser son amertume et sa haine sur le dictateur espagnol: Tu t’es marié à la Camarde/Pour mieux baiser les camarades/Les anarchistes qu’on moucharde/Pendant que l’Europe bavarde. Ici, Ferré souligne l’inaction des autres états à intervenir officiellement pour arrêter le putsch franquiste alors que l’armée du Caudillo massacre les anarchistes et les communistes (« camarades »). Parlant de littérature et évoquant
Garcia Lorca, il précise que Franco n’est que « sa rature », une boutade pour bien renforcer le fait que le dictateur est aux antipodes de la culture. Grimau, qu’il mentionne à deux reprises, n’est autre que Julian Grimau, dirigeant du parti communiste, qui sera fusillé par le régime franquiste deux jours après la tenue d’un procès-spectacle le 18 avril 1963. 

Léo Ferré – Franco la Muerte

Mais là ne s’arrête pas Ferré au sujet de l’Espagne. En effet, il chantera en plein Mai 68 une des goualantes les plus emblématiques de sa carrière – et qui fut également la dernière qu’il chantera avant de faire ses adieux à la scène. Lors de « la nuit des barricades » du 10 mai, Ferré crée Les Anarchistes devant un public venu l’entendre dans la salle de la Mutualité. Dès la première strophe, le ton est donné:

Y’en a pas un sur cent et pourtant ils existent
La plupart espagnols, allez savoir pourquoi
Faut croire qu’en Espagne, on ne les comprend pas

Léo Ferré – Les Anarchistes

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Salvatore Adamo – Manuel

En 1976, un an après la mort du Caudillo, Salvatore Adamo entamera une tournée en Espagne et s’en inspirera pour composer Manuel, une chanson en hommage aux victimes de la guerre civile. Cette pièce sera de fait interdite par la censure espagnole, comme quoi le fantôme de Franco planait toujours sur la péninsule ibérique, même après sa mort. Dans une goualante très poétique, le chanteur sicilien de naissance donne la parole à l’arbre, la rivière, la montagne avant de passer au geôlier, qui voit un grand nombre de « Manuel », pour enfin aboutir à la lumière, qui ajoute:

On m’avait laissée pour morte
Mais je brille beaucoup plus forte
Car Manuel m’a rallumée
Au feu de la liberté 

L’utilisation du nom Manuel est peut-être une référence à Manuel Chaves Nogales, un reporter qui a couvert la guerre civile et avait dû s’exiler en Angleterre pour échapper à la Gestapo. Le journaliste rapporta toutes les horreurs dont il fut témoin dans « A sangre y fuego », qui fut publié au Chili en 1937 et réédité en Espagne… en 2001. Une traduction française est d’ailleurs disponible aux Éditions Quai Voltaire, sous le titre « À feu et à sang: héros, brutes et martyrs d’Espagne ».

Il pourrait aussi s’agir de Manuel Razola, qui fut incarcéré dans le camp de concentration de Mauthausen pendant la Seconde Guerre mondiale. Un triangle bleu apposé à son pyjama à rayure – symbole des apatrides d’origine espagnole – deviendra le titre du livre (« Triángulo Azul ») qu’il co-écrira avec un autre survivant, Mariano Constante, sur son expérience. En 1975, Razola visitera le camp trente ans après sa libération et peut-être est-ce cela qui a inspiré la chanson d’Adamo.

Paroles

Salvatore Adamo – Manuel

Leny Escudero – Vivre pour des idées

Jean Ferrat – Federico Garcia Lorca
Jean Ferrat – Maria
Jean Ferrat – Un jour, un jour

Léo Ferré – Franco la Muerte
Léo Ferré – Les Anarchistes

Sources

Montéhus – Le chanteur engagé de 1900

Chanteur de la Belle Époque, Montéhus est né le 9 juillet 1872 sous le nom de Gaston Mardochée Brunswick dans une famille juive issue de la bourgeoisie. Alors qu’il entame son service militaire, l’affaire Dreyfus éclate – ce qui le poussera à devenir un antimilitariste tout le long de sa vie et, a fortiori, dans ses chansons… Évidemment, la caserne n’est certes pas le meilleur endroit pour les ritournelles de ce genre et cela vaudra à Brunswick quelques séjours au cachot. Après un bref passage à Chalon-sur-Saône, où il est défait lors d’une élection – et poursuivi par des militaires à la manque qui distribuent des tracts contre « le Juif Brunswick » – l’antimilitariste s’installe à Paris en 1902. C’est alors qu’il change de nom pour devenir Montéhus et trouve des compositeurs pour accompagner ses goualantes. Il dépose sa première chanson à la S.A.C.E.M. en 1904, Du pain ou du plomb. Se rapprochant des positions de Gustave Hervé, il chante en 1907 Gloire au 17e, rengaine soulignant l’action de soldats du 17e régiment qui, ayant eu ordre de tirer sur des viticulteurs lors de la révolte des vignerons.

Gloire au 17ième

En 1905, Montéhus créera une chanson qui causera un véritable scandale au sein de la société française. Anticipant la 1ère Guerre mondiale de quelques années, la chanson La grève des mères se veut une dénonciation de la guerre, de la jeunesse servant de chair à canon et encourage les mères – telles des Lysistratas de la fécondité – de ne plus donner de fils à sacrifier aux bourreaux.

Cette goualante sera tellement mal reçue, non pas par la critique mais par la censure, qu’un juge déclarera que La grève des mères est une chanson abortive… Montéhus passera donc devant les tribunaux pour incitation à l’avortement (!) et sera condamné à deux mois de prison – peine plus tard convertie en une lourde amende à payer. Mais là ne s’arrêtera pas les réactionnaires – la rengaine sera également frappée d’interdit d’exécution publique et la partition ne pourra plus faire l’objet de colportage. 

La grève des mères

Ami de Lénine, membre du Grand Orient de France, socialiste antimilitariste, Montéhus tournera pourtant casaque en 1914, embrassant la cause de la Grande Guerre. Trahison ? En fait, la fatalité d’une guerre inévitable, de même qu’un rapprochement de Gustave Hervé avec le patriotisme l’ont probablement incité à effectuer cette volte-face. Signe que les choses changent avec le temps, Montéhus – pourtant harcelé par la droite militariste quelques années plus tôt – recevra la Croix de guerre en 1918 pour ses chants patriotiques!

Lettre d’un socialo – Interprétation de Marc Ogeret (circa 1970-80) 

Cependant, le patriotisme est de courte durée et le chanteur de la Belle Époque revient à ses premières amours. En 1919, Montéhus compose La butte rouge (sur une musique de Georges Krier), chanson rappelant la bataille de la Somme et du massacre qui s’en suivit. Probablement la pièce la plus connue du répertoire de Montéhus, elle sera reprise par nombre d’artistes, de Francis Marty à Zebda, en passant par Yves Montand et Claude Vinci!

La butte rouge – Interprétation de Francis Marty (circa les années 20)

La butte rouge – Interprétation de Leny Escudero

La butte rouge – Interprétation de Marc Ogeret

La butte rouge – Interprétation de Zebda

Au début des années 30, Montéhus se rapproche de la Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO) et écrit une ritournelle pour le chef du Bloc populaire, Léon Blum, Vas-y Léon. Mais ses meilleures années étaient déjà derrière lui et l’antimilitariste est désormais considéré ringard, dépassé et désuet. De plus israélite, Montéhus sera contraint de porter l’étoile jaune et ne pourra plus toucher les droits de ses chansons à la S.A.C.E.M. sous l’occupation. Lors de la Libération, le révolté de la première heure créera une pièce à la gloire du Général, intitulée Le chant des Gaullistes. Enfin, après avoir reçu la Légion d’honneur en 1947, Montéhus décédera le 31 décembre 1952. Mireille Osmin, secrétaire fédérale de la Seine, le qualifiera de « libertaire plus que socialiste, révolté plus que révolutionnaire ». Entre 1963 et 1964, Christian Borel reprendra les goualantes de Montéhus dans un 33 tours intitulé fort à propos Les chansons de Montéhus. Homme profondément convaincu et à la plume politique, l’auteur de La grève des mères demeure un peu oublié aujourd’hui, malgré le regain d’intérêt pour la chanson engagée dont il fut certainement l’un des précurseurs.

Vas-y Léon

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Paroles

Leny Escudero – La butte rouge

Montéhus – Gloire au 17ème
Montéhus – La grève des mères
Montéhus – Lettre d’un socialo
Montéhus – Vas-y Léon

Marc Ogeret – La butte rouge

Discographie

Pour Christian Borel

1963 – 33 tours LP : La butte rouge/On n’devrait pas vieillir/La grève des mères/N’insultez pas les filles/Gloire au 17ème/La vierge rouge/Ils ont les mains blanches/Au lieu d’acheter tant d’aéros/Si vous voulez des gosses/Le chant des jeunes gardes

1964 – 45 tours EP : Montéhus/La vierge rouge/Gloire au 17ème/Le chant des jeunes gardes

Sources

  • DICALE, B. Les Miscellanées de la chanson française. Paris : Fetjaine, 2009, p. 120.
  • VILLATE, L., BLOCHE, P. et alli. Socialistes à Paris : 1905-2005. Grâne : Éditions Creaphis, 2005, p. 45.
  • DU TEMPS DES CERISES AUX FEUILLES MORTES [http://www.www.dutempsdescerisesauxfeuillesmortes.net] Consulté le 18 juin 2014.
  • ENCYCLOPÉDISQUE [www.encyclopedisque.fr] Consulté le 18 juin 2014.

Remerciements

  • Les utilisateurs de Youtube CCFFPA et LYSGAUTY1, auxquels les chansons ci-dessus ont été empruntées.