Gainsbourg et le culte du cargo

Le culte du cargo puise ses origines dans la coexistence entre le monde moderne de la fin du 19e siècle et les populations indigènes d’Océanie, particulièrement des îles Fiji et de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Lors de l’administration coloniale de ses nouveaux territoires insulaires, les peuples mélanésiens se retrouvent alors constamment en contact avec des Occidentaux, dont la technologie supérieure  fascine. Rapidement, à l’orée du 20e siècle, les habitants observent l’arrivée de biens par bateau et par avion et, par mimétisme, essaient d’invoquer ces mêmes dieux généreux, en recréant par exemple des radios ou des carcasses d’avions. Ils ne pouvaient comprendre tout l’univers socio-économique qui se cachait derrière l’arrivée des Européens, des Étasuniens ou des Japonais, mais étaient simplement confrontés au fait accompli: ces étrangers possédaient des moyens qui ne pouvait s’expliquer que par magie. Et lorsqu’il y avait un naufrage ou un accident – surtout pendant la Seconde Guerre Mondiale – les adeptes du culte cherchaient dans les décombres, pour trouver des trésors: des parcelles de nourriture, des montres, des radios…

Aujourd’hui, une variante du culte du cargo est toujours présente en Océanie, sur l’île de Tanna; il s’agit de John Frum. Ce dernier aurait été un G.I. afro-américain qui serait venu en prophète inciter les habitants de l’île à se rebeller contre les missionnaires et l’autorité franco-britannique…

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Histoire de Melody NelsonDans son album concept Histoire de Melody Nelson sorti en 1971, Serge Gainsbourg en fait pas seulement une allusion au culte du cargo, il lui dédie une piste complète. En effet, lors de l’écrasement d’avion de Melody, son amant est complètement atterré par la nouvelle; il en vient à se demander si, comme ces sorciers indigènes, il ne doit pas lui-même invoquer ses dieux de métal. Reprenant la trame « prog rock » de l’album, Gainsbourg donne à cette pièce une profondeur poétique, une sorte de contemplation morbide de Melody présentant à la fois une fascination du culte du cargo et un désir de vengeance sur ce monde moderne qui l’a emportée (Moi, comme eux, j’ai prié les cargos de la nuit/Et je garde cette espérance d’un désastre/Aérien qui me ramènerait Melody). 

Si les ventes de l’album Histoire de Melody Nelson ont été très modestes voire presque inexistantes, cet opus de Gainsbourg a désormais sa place au panthéon des meilleurs albums-concepts toutes langues confondues. À croire qu’il serait devenu culte…

Serge Gainsbourg – Cargo culte

Paroles

Serge Gainsbourg – Cargo culte

Sources

  • ANDERSON, D. Serge Gainsbourg’s Histoire de Melody Nelson. New York: Bloomsbury, 2013.

Beyrouth, ton horizon m’appelle – Le Pays du cèdre en musique

Connu pour ses blanches montagnes, son humus ainsi que sa population cosmopolite, le Liban est avant tout héritier d’une culture riche; au fil du temps, plusieurs peuples se sont croisés et affrontés au coeur même du pays du cèdre, qu’ils soient Phéniciens, Grecs, Romains, Arabes ou Ottomans, ce qui affecte encore aujourd’hui la composition ethnique et religieuse du pays. Après la première guerre mondiale, le Liban deviendra une colonie française avant d’obtenir son indépendance en 1943 et, depuis, cultivera une relation particulière avec la langue française. Si elle n’est pas une langue officielle comme l’arabe, elle est cependant parlée à différents degrés par la moitié de la population et est employée régulièrement dans l’enseignement. De plus, la Suisse du Proche-Orient fait partie de la Francophonie et a même été pays hôte pour un Sommet en 2002. Voyons un peu comment les chanteuses et chanteurs francophones ont dépeint en musique ce pays du Levant.

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En 1963, la carrière d’Enrico Macias vient tout juste de prendre son envol, et le chanteur pied-noir se fait connaître partout, même dans le monde arabe. En effet, le Constantinois d’origine a dans son répertoire bon nombre de pièces arabo-andalouses que le public levantin sait apprécier. Après une tournée triomphante au Liban, Macias décide à cet effet d’enregistrer une chanson qui glorifierait la capitale libanaise, Beyrouth. Mélangeant une poésie envoûtante et une musique dépouillée, le morceau encense le ciel du Liban entre le jour et la nuit, peut-être du point de vue de ces montagnes majestueuses qui traversent le pays. L’orgue ajoute d’ailleurs une dimension à la profondeur des sentiments, si ce n’est que par une certaine mélancolie anticipée: Enrico Macias sera interdit de séjour au Liban lorsqu’il refusera de renier publiquement ses origines juives tel que l’exigeait la Ligue arabe. De Beyrouth, il ne lui reste désormais que des souvenirs, lointains, se balançant au rythme de sa chanson éponyme…

Enrico Macias – Beyrouth

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Les années de guerre

Le Liban connaîtra par la suite une période sombre et douloureuse, encore ressentie aujourd’hui autant au pays que dans la diaspora. Au début des années 70, la Jordanie expulsera l’OLP et bon nombre de Palestiniens suite aux évènements de Septembre Noir; les hommes de Yasser Arafat et les réfugiés trouveront un havre de paix au pays du cèdre. Hélas, cela ne devait pas durer. Les tensions entre Libanais maronites et Palestiniens musulmans s’accroîtront peu à peu à Beyrouth et précipiteront le pays entier dans un conflit meurtrier pendant quinze ans, au cours duquel la Syrie et Israël viendront ajouter à la division et à la confusion géopolitiques. En 1990, l’invasion syrienne mettra fin à la guerre civile libanaise qui aura coûté la vie à plus de 100 000 personnes, dont beaucoup de civils. C’est justement cette vision d’un Liban déchiré, décimé et meurtri que chanteront les artistes au cours des années 80.

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En 1984, Isabelle Aubret sort un 45 tours dont la chanson titre est tout simplement intitulé Beyrouth. Dans cette pièce, Aubret présente une place idyllique, à mi-chemin entre l’Europe et l’Asie, mais tout cela était « avant l’orage ». En effet, dès le deuxième couplet, elle décrit au contraire un endroit cauchemardesque, où « L’avenue du Liban ressemble à Stalingrad/Des femmes et des enfants errent dans les décombres/Une kalachnikov balaye les façades/Qui peut dire d’où viennent/Les obus et les bombes ? ». Mais, optimiste, la goualante ne se termine pas sur une note tragique; Aubret conclut avec l’espoir qu’un jour, tout redeviendra comme avant, « Un jour avant l’orage/Un jour avant l’enfer »

Isabelle Aubret – Beyrouth

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Deux ans plus tard, en 1986, c’est au tour d’Adamo d’écrire une chanson au sujet du Liban, lui qui avait plusieurs années plus tôt composé la sublime Inch’Allah. Il s’agit de Les collines de Rabiah, sorti en face A d’un 45 tours. La ville, connue aujourd’hui sous le nom de Rabieh, se trouve en périphérie de Beyrouth; elle aurait vu sa population augmenter pendant la guerre civile, lorsque les Maronites quittaient en masse les quartiers de la capitale. Le chanteur engagé se permettra même de faire allusion à deux massacres de civils qui ont eu lieu quelques années plus tôt: Que l’on massacre l’innocence /Comme à Damour ou Chatila/Qu’on vienne d’Amérique ou de France/Mourir au nom de quel Allah. En 1976, les milices palestiniennes massacrèrent des centaines de civils libanais à Damour en réaction à un carnage perpétré quelques jours plus tôt dans un quartier de Beyrouth; en 1982, suite à l’assassinat de Bachir Gémayel, les Phalanges libanaises d’Élie Hobeika entrèrent dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila, alors sous supervision israélienne, et y tuèrent des centaines, voire des milliers de réfugiés… Le sang répondait au sang, au grand chagrin d’Adamo et de l’humanité.

Salvatore Adamo – Les Collines de Rabiah

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En 1989, trois chansons françaises lamentant le triste sort du Liban verront le jour presque en même temps. Guy Béart, chansonnier bien connu originaire d’Égypte, avait séjourné une dizaine d’années au pays du Cèdre, entre 1940 et 1947. Lors de son retour dans l’État levantin, il décide de créer la pièce Liban libre le 13 mai pour redonner espoir à une population meurtrie; Béart l’entonnera sur la place des Martyrs, dans les ruines de Dora et au palais présidentiel où se trouvait le général Aoun. Sur un fond de musique bien méditerranéen, le chansonnier plaide pour le bien-être des enfants, premières victimes de tous conflits; il y ajoutera aussi quelques mots arabes, pour lui donner un caractère bien libanais.

Guy Béart – Liban libre

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Daniel Guichard, quant à lui, composera une pièce beaucoup plus sombre, Le droit de vivre, sur son album Pour elle. Ce morceau souligne les effets d’un conflit armé non seulement sur la population, mais aussi sur le pays: « On prend les hommes en otages dans ce paradis perdu/C’est une guerre d’un autre âge où l’avenir est vaincu/Les soldats sont en guenilles, fanatiques et affamés/Pendant que le soleil brille sur des plages désertées ». Il faut noter l’ajout de bruit de rafales et d’explosions au début, pour bien marquer le contexte de la guerre civile. Enfin, un collectif de 75 artistes français se réuniront pour créer une chanson, à l’instar de Do they know it’s Christmas de Band Aid, dont les bénéfices seraient au profit des enfants du Liban. Sur une musique de Cyril Assous et les paroles de Pierre Delanoë, plusieurs artistes ont chanté en choeur pour aider la cause, dont Salvatore Adamo, Yves Duteil, Frida Boccara et Didier Barbelivien, pour ne nommer que ceux-là. 

Daniel Guichard – Le droit de vivre

75 artistes – Liban

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L’après-guerre

En 2006, Bernard Lavilliers se trouve à Beyrouth lorsque les dessins danois du prophète Mahomet enflamment le monde musulman; non seulement est-ce que le consulat du Danemark est incendié, mais les émeutiers en profitent pour détruire les vitrines des magasins d’Achrafiyeh, un quartier chrétien de la capitale libanaise. Sur un fond de reggae, il raconte ce qu’il a vu: « Soleil rutilant des vitrines/Désintégrées par la machine/Samedi soir à Beyrouth/Cicatrices fardées« . Lavilliers confiera plus tard au Figaro qu’il avait été soulagé qu’il n’y ait eu de représailles de la part des Maronites – ce qui aurait pu très certainement déclencher une autre guerre civile. Mais les cicatrices, que mentionne le chanteur, sont bien réelles et peuvent à tout moment refaire surface.

Bernard Lavilliers – Samedi soir à Beyrouth

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Enfin, parlons de la diaspora libanaise, ce dont fait partie notre dernière artiste, Yara Lapidus. Née en 1972 dans une famille à la fois intellectuelle et artistique à Beyrouth, elle passe son enfance à Tyr, avant de partager son adolescence entre le Proche-Orient, les États-Unis et la France. Bercée par la culture occidentale, elle n’oublie pas cependant ses origines; son premier album lancé en 2009 contient une chanson à cet effet, Le cèdre. Dans ce morceau, Yara avoue que si elle a voyagé depuis sa jeunesse à Tyr et si elle se trouve loin du Liban, le pays du cèdre quant à lui est toujours près d’elle, dans son coeur et dans son âme.

Yara Lapidus – Le cèdre

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Après ce voyage au coeur du Liban, entre ses montagnes et son ciel étoilé, j’espère que vous avez pu apprécier un peu ce pays levantin, et y goûter autant la douceur de sa tranquillité que l’amertume de ses dissensions. Malgré le conflit qui l’a déchirée pendant quinze ans, Beyrouth trône toujours, orgueilleuse et majestueuse. Les années de guerre n’auront suffit à la réduire au silence. Quittons-nous sur quelques citations du grand poète libanais Khalil Gibran, tirées de son recueil de poèmes Mon Liban:

Votre Liban est un imbroglio politique
que le temps tente de dénouer.
Mon Liban est fait de montagnes qui s’élèvent
dignes et magnifiques vers l’azur.

[…]

Votre Liban vit de navires marchands et de commerce.
Mon Liban est une pensée informulée, un désir vif 
Et une parole noble que la terre chuchote à l’oreille de l’univers.

[…]

Votre Liban ne cesse de se séparer de la Syrie puis de s’y rattacher;
Il ruse de chaque côté pour tenter de gagner sur tous les terrains.
Mon Liban ne se sépare pas plus qu’il ne se rattache;
Il ne connaît ni conquête ni défaite.

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Paroles

75 artistes – Liban

Salvatore Adamo – Les collines de Rabiah

Isabelle Aubret – Beyrouth

Guy Béart – Liban libre

Daniel Guichard – Le droit de vivre

Yara Lapidus – Le cèdre

Bertrand Lavilliers – Samedi soir à Beyrouth

Enrico Macias – Beyrouth

Sources

Droits d’auteur

  • La photo du centre-ville de Beyrouth est une création de Bertil Videt.
  • La photo d’Enrico Macias est une création de Joop Van Bilsen / Anefo.
  • La photo d’Isabelle Aubret est une création de Harry Pot/Anefo.
  • La photo de Daniel Guichard est une création de RaphGuich.
  • La photo de Bernard Lavilliers est une création de Benoît Derrier.

La ballade des Dalton

Lorsque Lewis Dalton et sa femme Adaline quittèrent le Kentucky pour les verts pâturages du Missouri, c’était pour y chercher fortune. Bien vite, le couple s’installera pour de bon à Coffeyville, à la frontière du Kansas, pour y élever leur quinze enfants. Après la mort de leur père, la plupart des frères Dalton s’engagèrent dans les services de l’ordre, comme deputy marshal (un agent de police fédérale). Mais la ligne était mince entre service de l’ordre et banditisme à l’époque; Bob et Emmett Dalton succombèrent aux attraits de la vie de hors-la-loi. Formant leur premier gang, les deux frères prirent refuge au Nouveau-Mexique (alors un territoire), puis en Californie, pour rejoindre leur frangin Bill. Rapidement, Grat perdra son emploi de marshal après un vol de chevaux et ira lui aussi en Californie. Le 6 février 1891, les Dalton attaquèrent un train de la South Pacific dans l’espoir de subtiliser le magot qui s’y trouvait; malheureusement pour eux, ce premier braquage se solda par un échec. Poursuivis par la loi, les frères Bill, Bob et Emmett décidèrent de repartir pour l’est, choisissant le Indian Territory (l’Oklahoma actuel) pour y commettre leurs méfaits à venir. Le 18 septembre de la même année, Grat se sauva du convoi qui devait le mener à la prison fédérale, et rejoignit ses frères. Le gang des Dalton étaient de nouveau réuni, mais pas pour longtemps…

Tout devait se décider le 5 octobre 1892, le jour où les frères s’étaient donné pour mission de dévaliser deux banques, la C. M. & Condon Company et la First National Bank, à Coffeyville. Bob et Grat, ainsi que leurs deux associés Bill Power et Dick Broadwell, furent descendus sur place; Emmett fut criblé de 23 balles mais parvint tout de même à survivre. Après quatorze années passées en prison, ce dernier fut pardonné et s’établit pour de bon en Californie, où il exerça de nombreux métiers. Il s’assura d’immortaliser le gang duquel il faisait partie dans un roman écrit en 1931; le long-métrage inspiré du livre sera tourné en 1918, When the Daltons rode. Bill, quant à lui, continuera sa vie d’hors-la-loi jusqu’au 8 juin 1894, lorsqu’il restera sur le pavé après une rencontre avec un représentant de la justice. C’était la fin des Dalton… ou presque!

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En effet, les Dalton passeront à la postérité, mais d’une façon bien particulière. C’est grâce à un bédéiste d’outre-Atlantique que Bill, Bob, Grat et Emmett deviendront connus de tous. C’est après un voyage aux États-Unis que Morris apprend l’existence des frères Dalton et se documente à leur sujet. En 1958, les « cousins » Dalton feront une brève apparition dans l’album de Lucky Luke, Lucky Luke contre Joss Jamon. Et il n’en fallait pas plus pour que Joe, Jack, William et Averell soient la coqueluche des lecteurs du journal de Spirou. Et pour cause! Le caractère irascible de Joe ainsi que la bêtise ronflante d’Averell sont la véritable source du succès des Dalton, une recette que saura exploiter Goscinny avec brio. Bientôt, les quatre frères seront les protagonistes de nombreuses aventures de Lucky Luke, et auront même droit à quelques films, ainsi que leur propre série télévisée.

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C’est en 1967 qu’un jeune Joe Dassin – il n’a que 29 ans à l’époque – enregistrera sa célèbre chanson Les Dalton. La goualante illustre bien certains thèmes propres au Far-West – des limes pour les barreaux de prison, des cordes de lin pour les pendaisons – et le refrain lui-même rappelle les chevaux qui étaient le moyen de locomotion par excellence des desperados. Plus inspirée de la bande dessinée que des frères Bill, Bob, Grat et Emmett, la chanson se clôt de façon plutôt rigolote: Ils se livrèrent eux-mêmes pour toucher la prime/Car ils étaient encore plus bêtes que méchants.

Le groupe belge La Marque Jeune reprendra cette pièce dans les années 80, et s’amusera également à jouer Les Dalton devant public, à la télévision. Enfin, plus récemment, le groupe The Joe’s Wanted interprètera lui aussi la célèbre pièce de Joe Dassin.

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Paroles

Joe Dassin – Les Dalton

La Marque Jeune – Les Dalton

Sources

À la pointe de l’épée – Zorro en chanson

Personnage né de la plume de Johnston McCulley, Zorro voit le jour dans la gazette illustrée All-Star Weekly en 1919. Publiée sous la forme d’un feuilleton, la première histoire mettant en vedette le justicier masqué s’intitule Le Fléau de Capistrano (The Curse of Capistrano, en anglais) et se passe pendant en Californie sous domination mexicaine (entre 1821 et 1846). Signant ses actes de bravoure d’un zed avec la pointe de son épée, Zorro deviendra rapidement très populaire; un an seulement après sa création, Hollywood produira The Mark of Zorro, avec l’acteur en vogue Douglas Fairbanks. Plusieurs films et séries à la télévision suivront avec Tyrone Powell, Guy Williams, Frank Langella et même Alain Delon dans le rôle titre – et plus récemment, ce sera nul autre qu’Antonio Banderas qui reprendra le rôle du célèbre californien dans Le masque de Zorro en 1998. 

De son nom Don Diego de la Vega, l’énigmatique Zorro (qui signifie « renard » en espagnol) porte la marque d’un aristocrate espagnol: il monte à cheval, possède une fine lame et respecte un code d’honneur de façon stricte et désintéressée. Souvent, le justicier masqué doit contrecarrer les plans du gouverneur de la Californie et de ses mercenaires, sauver une jeune demoiselle en danger et défendre les démunis, s’illustrant comme un Robin des Bois moderne… au XIXe siècle.

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France, 1964. Malheureux à Philips depuis la mort du directeur artistique (et de son ami proche) Boris Vian, Henri Salvador quitte cette maison de disque… au profit de la sienne! En effet, le chanteur a décidé dorénavant de s’auto-produire en créant, avec l’aide de sa femme, les disques Rigolo qui seront distribués par la compagnie Vogue. Le premier 45 tours aura quatre pistes, dont une reprise d’une chanson des Coasters, Along Came Jones.   

The Coasters – Along Came Jones

La goualante, composée par le célèbre duo Leiber et Stoller, met en scène les éléments classiques du western: une demoiselle en détresse (Sweet Sue), un antagoniste de service (Salty Sam) et le héros vertueux (Jones); plutôt enjouée et comique, cette pièce aurait été inspirée du film éponyme mettant en vedette Gary Cooper. N’étant pas tombée dans l’oreille d’un sourd, la chanson est adaptée en français par l’auteur-compositeur Bernard Michel pour Salvador. Si l’intrigue reste la même, les personnages changent quelque peu: la demoiselle en détresse est devenue Suzy, l’antagoniste Jojo le Bouffi et le héros n’est nul autre que Zorro! Mais Henri n’aime pas cette chanson… et il sera le seul! Bientôt, le morceau Zorro est arrivé devient populaire et de nouveaux 45 tours sont pressés avec ce titre bien en évidence. Salvador pense même à tourner un clip scopitone dans lequel il s’en donne à coeur joie.

Cependant, le Zorro de Salvador n’a pas l’allure héroïque ni le panache du héros créé par Douglas Fairbanks, que nenni! Avec ses grimaces rigolotes, le chanteur donne plutôt un air niais au justicier masqué… en plus de jouer au passage les autres personnages. Et le succès est sans contredit au rendez-vous! Mentionnons que le très populaire film Le Gendarme de St. Tropez sort la même année et utilise la chanson lors de la séquence du rêve.

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Mais la version de Salvador n’est pas la première, loin de là. On peut trouver dans le répertoire de Miguel Carmelo, un chanteur d’opérette, une chanson simplement intitulée Zorro sur un 45 tours sorti en 1959. L’année suivante, c’est le célèbre Georges Guétary qui enregistrera à son tour une goualante ayant pour sujet le justicier masqué. Plusieurs autres chanteurs reprendront Zorro est arrivé, comme Dany Claude, Jacky Noguez et Gérard Salesses. Moustache, le célèbre compère de Georges Brassens, signe lui aussi un morceau qui porte sur Don Diego de la Vega, La marche de Zorro, en 1975.

Miguel Carmelo – Zorro

Georges Guétary, avec Jo Moutet et son orchestre – Zorro

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Versions enfantines

Les années passent et c’est au début des années 80 que les jumelles Sophie et Magaly Gilles interprètent une pièce nommée Les nanas de Zorro. Sur un thème musical de square dance, les deux soeurs évoquent leur passion pour l’homme au masque de loup. Il y a cependant certaines références qui ne collent pas à la peau du personnage – on y parle du Texas et du Colorado, alors que la figure de Zorro est fortement rattaché à la Californie. Autre fait plutôt bizarre, les jumelles font mention d’un grand cheval blanc, alors que dans l’imaginaire collectif, la monture de Don Diego a toujours été un cheval andalou de robe noire.

Si Sophie et Magaly ont tenté de relancer leur carrière – alors chancelante – avec cette pièce, l’effet escompté ne sera jamais au rendez-vous. Peu après, les jumelles se retireront du monde de la chanson, Zorro n’ayant pas pu sauver ces demoiselles en détresse…

Sophie et Magaly – Les nanas de Zorro

Enfin, c’est au tour de la fille de Gianni Esposito d’enregistrer deux chansons à propos de Zorro au milieu des années 80. Surnommée tout simplement Douchka, la jeune interprète est sous contrat avec Disney et chante plusieurs pièces ayant comme sujet des personnages héroïques (Davy Crockett) ou de dessins animés (Baloo, Les Aristochats, Le livre de la jungle). Dans le premier clip, c’est elle-même qui arbore la mante du justicier masqué, alors que dans le suivant, elle danse une chorégraphie avec Zorro, de même que Minnie et Mickey. Clin d’oeil final, on entend dans la deuxième chanson « Zorro est arrivé (oh yeah!)/Sans s’presser », ce qui ne manquera pas de rappeler de bons souvenirs aux parents des enfants écoutant cette chanson…

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Paroles

Miguel Carmelo – Zorro

Douchka – Zorro… Je chante parce que je t’aime
Douchka – La chanson de Zorro

Georges Guétary – Zorro

Henri Salvador – Zorro est arrivé

Sophie et Magaly – Les nanas de Zorro

Sources

Bruxelles, toujours belle

Le matin du 22 mars 2016, Bruxelles s’activait comme à son habitude. Fière capitale de l’Europe, des moules frites et de la bande dessinée, elle voyait son lot de voyageurs transiter par son aéroport de Zaventem, ses gares de train et de métro. J’avais moi-même marché dans les rues de la Madeleine et de Belliard, je m’étais arrêté à la Grand-Place (où l’on ne jouait pas Mozart), j’avais goûté à une mitraillette belge, dégusté une gaufre nappée de caramel. Fan de Tintin et Spirou depuis ma tendre enfance, j’ai écumé le musée d’Hergé et celui de la bd pour retrouver mon coeur d’enfant. Et puis, c’est arrivé. Un autre attentat après Charlie Hebdo et le Bataclan en France, sanglant et meurtrier, sans raison ni pitié, de la même main décharnée qui égorge au Nigéria, qui brûle en Irak et qui éclate en Turquie…

Après les larmes versées et les morts commémorés, Bruxelles commence à revivre, ses plaies encore vives cicatrisent peu à peu. Toujours dans nos pensées, laissons-nous quelques instants nous faire bercer par quelques chansons qui rappellent des jours plus heureux.

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En 1962, Jacques Brel s’inspirera de la ville de Bruxelles pour créer une chanson éponyme sur son album Les Bourgeois. Le chanteur belge s’y amusera à raconter la vie imaginaire de ses grands-parents dans la capitale belge au début du siècle; son grand-père anticipe la Grande Guerre, pendant laquelle la Belgique deviendra la cause célèbre de l’Angleterre sous le nom de « The Rape of Belgium », pendant que sa grand-mère attend la naissance de son père. Ce dernier fait est peu probable si l’on considère que le père de Brel, Romain, est né en 1883…

Dans ce même Bruxelles, Brel se plaît à décrire la population (« des femmes en crinoline » et « des messieurs en gibus »), ainsi qu’à faire des allusions pseudo-historiques. S’il y a effectivement une place de Brouckère et une place Sainte-Catherine, il n’y avait pas de place Sainte-Justine jusqu’à récemment. En effet, France Brel a réussi à convaincre le ministre Gosuin afin qu’il y ait une place qui porte ce nom. De plus, les omnibus ne se rendaient pas jusqu’à la place Sainte-Catherine, car celle-ci servait de bassin au port de Bruxelles. Enfin, le grand Jacques invente le néologisme « bruxeller », dont la signification reste encore à déterminer. Pour les uns, cela représente Bruxelles, insouciante et en plein essor; pour les autres, c’est le fait de parler en brusseleer, le dialecte propre à la capitale. 

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De son vrai nom Benedictus Albertus Annegarn, Dick est né aux Pays-Bas avant que ses parents ne déménagent en Belgique alors qu’il n’a que six ans. Passionné par la musique et autodidacte, il monte à Paris en 1972 alors qu’il n’a que vingt ans. Bientôt, il sort un 33 tours intitulé Sacré Géranium, dont une des pistes n’est autre que Bruxelles. Mêlant assonances et quelques références à la capitale belge sur un fond de piano mélancolique, ce titre devient rapidement le plus connu et repris de sa carrière. Peu après les attentats, la chanson a connu un regain de popularité comme l’un des symboles de la ville belge par l’entremise de Twitter, avec l’hashtag #BruxellesmaBelle. Pour mémoire, mentionnons qu’Alain Bashung a également repris la goualante.

Alain Bashung – Bruxelles

Dick Annegarn – Bruxelles

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Plus près de nous, la jeune Marie Warnant composera aussi une pièce en hommage à Bruxelles. Née à Namur en 1979, l’auteure/compositrice/interprète belge se fera connaître premièrement en tant que chanteuse du groupe BaliMurphy, avant d’entamer une carrière solo en 2002. C’est trois plus tard, en collaboration avec Vincent Liben, qu’elle sortira son premier disque De un à dix; c’est sur ce même opus que se trouve l’éponyme Bruxelles. Ponctuée d’un battement régulier assez ressenti, la chanson dégage un ton faussement mélancolique; si Warnant accuse sa ville d’être banale, c’est pour mieux prouver qu’elle ne l’est point. Elle parsème sa goualante de références à Bruxelles, en les entremêlant de culture française: si Molière prend Saint-Gilles de haut, Édith chante le boulevard Anspach. D’ailleurs, la jeune artiste semble faire un clin d’oeil aux deux précédents chanteurs: « En capitale, quand elle se cambre devant moi/Ma Belle aux bois » rappelant la première ligne de la pièce d’Annegarn, et surtout « Quand les marquises voient le Châtelain/C’est le Grand Jacques qui prend le train », hommage à Brel et aux îles qu’il a rendu célèbres.

Marie Warnant – Bruxelles

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Le 26 mars, le vieux crooner Johnny Hallyday a chanté Quand on n’a que l’amour pour clore un concert à Bruxelles; la jeune et très prometteuse Léa a entonné une création originale, Il nous reste l’espoir, qui a touché de nombreux internautes. Partout, par l’entremise des médias sociaux, on honore et célèbre la capitale du plat pays, qui est un peu la nôtre désormais.

Paroles

Dick Annegarn – Bruxelles

Alain Bashung – Bruxelles

Jacques Brel – Bruxelles

Marie Warnant – Bruxelles

Sources