Un Noël sur voix de velours – Tino Rossi chante Petit Papa Noël

En 1946, Tino Rossi s’apprête à jouer dans le film Destins, une comédie dramatique musicale, et une chorale d’enfants afro-américains est engagée pour interpréter une chanson. Malheureusement, cette troupe fait faux bond à la production au dernier moment, et il faut remplacer ce numéro par une pièce originale. Le chanteur à la voix de velours doit alors choisir une ritournelle à interpréter sur le thème de Noël. Cependant, l’artiste corse ne veut pas de goualantes jugées trop catholiques, car cela rappellerait Vichy dans la psyché d’une France d’après guerre. Rossi décide de passer en revue ses compositeurs fétiches, question de trouver une pièce à ajouter à son répertoire. Un jour qu’il se trouve chez Henri Martinet, reconnu pour ses opérettes, il lui demande avant de quitter ce qui était arrivé à cette chanson composée il y a quelques années pour un projet qui n’avait pas abouti; il s’agissait d’une berceuse qu’un enfant entonne pour son père, prisonnier en Allemagne, et dont il souhaite le retour. Le chanteur corse l’entend et l’aime bien si bien qu’il décide de confier les paroles à Raymond Vincy, associé à Vincent Scotto et Francis Lopez. Petit Papa Noël sort en 78 tours chez Columbia dès 1946, et devient rapidement un succès puisqu’elle est évacuée de toute connotation religieuse et que la mélodie paraît avant tout simple, sur une grille musicale avec peu d’accords, si bémol – fa – si bémol – fa. 

Tino Rossi – Petit Papa Noël

Petit Papa Noël continuera de se vendre en 45 tours; aujourd’hui, cette goualante demeure la chanson française la plus vendue dans le monde, avec quelque 40 millions d’exemplaires. Cette berceuse a de surcroît été enregistrée par de nombreux artistes francophones, dont Jean Lumière, André Claveau, Dalida, Nana Mouskouri, Mireille Mathieu… Il faut croire que devant une telle ampleur, Tino Rossi était dans ses petits souliers

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Paroles

Tino Rossi – Petit Papa Noël

Sources

 

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La chanson du consentement – Tu veux ou tu veux pas

Chanteur brésilien peu connu hors de son pays natal, Wilson Simonal avait fait ses débuts comme crooner de rock n’ roll et chantre de calypso, avant de s’orienter sur les conseils de Ronaldo Boscoli vers la samba traditionnelle et la bossa nova. Rappelant par moment Harry Belafonte ou James Brown, il avait une certaine suavité de Carioca communicative.  Après son tournant musical, sa carrière prend de l’ampleur, et ce, malgré quelques controverses. En effet, Simonal interprétera une chanson sur l’emploi du sucre comme talc (Mamãe passou açúcar em mim) à une époque où la cocaïne fait des ravages autant dans les classes supérieures que dans les favelas. Puis, il s’approprie la pièce de Ben Jorge País Tropical, en modifiant les paroles et en y glissant des slogans commerciaux pour une compagnie pétrolière… avant même d’avoir acheté les droits. Il connaîtra aussi des démêlés avec la justice brésilienne lorsque la dictature des généraux prendra fin en 1984; si on l’accusera d’extorsion de fonds à l’endroit de prisonniers politiques, Simonal se défendra en disant qu’il n’était qu’un indicateur. Condamné, il sera ostracisé du monde musical brésilien, avant de mourir en 2000.

Outre les goualantes nommées plus haut, un de ses succès sera sans contredit Nem vem que não tem, composé par Carlos Imperial. Le titre de la chanson peut être traduit littéralement en français par: « Ne viens pas car tu ne l’auras pas ». C’est une expression signifiant qu’on demande l’impossible ou tout simplement si on ne veut pas parler d’un sujet avec quelqu’un. 

Wilson Simonal – Nem vem que não tem

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C’est en 1969 que la chanson fait son chemin jusqu’en France, par l’entremise d’un clarinettiste et saxophoniste jazz qui n’a pourtant rien d’un chanteur à la mode. Maigrichon, moustachu, avec des lunettes et un bob qu’il ne quitte jamais, Marcel Zanini se voit offrir par Léo Missir, directeur chez Barclay, l’adaptation française de Nem vem que não tem, signée par Pierre Cour. Devenue Tu veux ou tu veux pas, la pièce est enregistrée est une récidive du jazzman, puisqu’il avait sorti l’année précédente un 45 tours avec Un scotch, un bourbon, une bière comme goualante principale, et un autre disque Tout le monde aime ma baby en 1966.

Cependant, il y a un hic. Quelqu’un d’autre vient d’entendre la chanson, et désire la mettre ardemment à son répertoire, il s’agit d’une chanteuse qui a déjà interprété des pièces brésiliennes… Brigitte Bardot ! En effet, la plantureuse blonde estime que le sous-texte sexuel de Tu veux ou tu veux pas conviendrait beaucoup mieux à un sex symbol qu’à Zanini. Après une chaude lutte avec les producteurs, c’est l’homme au bob qui l’emporte et c’est son 45 tours qui se retrouvera dans les bacs et à la radio, avant celle de Bardot.  Ce sera un véritable succès pour le jazzman, qui enfilera coup sur coup plusieurs 45 tours dans les années 70, alors que la carrière musicale de Brigitte s’estompera après 1973. 

Peut-être lui avait-on demandé, pour le convaincre, s’il voulait ou ne voulait pas, que c’était comme-ci ou comme ça…

Marcel Zanini – Tu veux ou tu veux pas

Brigitte Bardot – Tu veux ou tu veux pas

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Paroles

Brigitte Bardot – Tu veux ou tu veux pas

Marcel Zanini – Tu veux ou tu veux pas

Sources

  • DELFINO, J. P. COULEURS BRASIL: Petites et grandes histoires de la musique brésilienne. Mercuès: Le Passage, 2014.
  • ENCYCLOPÉDISQUE [http://www.encyclopedisque.fr/] Consulté le 20 décembre 2017.
  • ROSE, A., VALE, N. et CAÇADOR, J. Party Brazil Phrasebook 2014: Slang, Music, Fun and Futebol. Berkeley: Ulysses Press, 2014, p. 61.

Un des grands succès de Félix Mayol – Viens Poupoule

Natif de Toulon, Félix Mayol connaît des débuts modestes dans sa ville natale et Marseille, avant d’être engagé à Paris en 1895, à l’âge de 23 ans. Son premier grand succès est une chanson de Théodore Botrel, La Paimpolaise, qu’il interprète en 1896. Quelques années plus tard, l’homme à la houpette est dorénavant une des vedettes de la Scala lorsqu’un soir, il entend une mélodie alors qu’il est dans les coulisses. Il s’agit de Kom Karolin, une polka composée par Adolf Spahn, qui accompagne une danseuse sur scène. Mayol, flairant une bonne affaire, s’empresse d’acquérir les droits et demande à son compère Henri Christiné de la traduire. Mais « Viens Caroline » n’a pas le cachet espéré et les deux hommes chercheront pendant des semaines un prénom féminin qui saura être plus euphonique (Lisette, Ninette, Amélie, Virginie), mais rien n’y fait. C’est alors qu’un jour, dans les mêmes coulisses de la Scala, ils entendent un ouvrier crier à sa femme: « Allons, viens Poupoule. Viens ! »

Félix Mayol – Viens Poupoule

La chanson sera un des plus grands succès de l’époque; pendant la Première Guerre mondiale, certains rapportent que les soldats français et allemands se répondaient d’une tranchée à l’autre en chantant le célèbre refrain de la goualante. Parmi les hommages, notons cette pièce de Jacques Brel, Les Bigotes, où le chanteur belge emploie une des strophes de Viens Poupoule (à 1:25).

Jacques Brel – Les Bigotes

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Paroles

Jacques Brel – Les Bigotes

Félix Mayol – Viens Poupoule

Sources

Droits d’auteur

  • La photo de couverture, ainsi que celle utilisée en mortaise dans cet article, sont des créations d’Adrien Barrère, et sont dans le domaine public.

Béart et le Bal chez Temporel

Ingénieur des Ponts et Chaussées de formation, Guy Béart a toujours eu le désir d’écrire et d’interpréter des chansons. Ses premières ébauches ont lieu à La Colombe, un restaurant-cabaret situé dans le 5e arrondissement à Paris où il se produit une à deux fois par semaine; c’est là qu’il rencontre de nombreux poètes et écrivains comme René Fallet, André Vers et André Hardellet. Ce dernier avait composé en 1952 un recueil de poésie, La Cité Montgol, qui sera l’inspiration pour une des chansons les plus marquantes du répertoire de Béart. En effet, en lisant un poème s’intitulant Au Tremblay, il tombe sur les vers suivants:

Si tu reviens jamais danser
Chez Temporel, un jour ou l’autre
Pense à ceux qui tous ont laissé
Leurs noms gravés auprès du nôtre.

Tout de suite, le jeune chanteur est frappé par le mot Temporel – vraisemblablement le nom du propriétaire d’une guinguette où Hardellet allait danser (selon A. Vers) – et compose une mélodie le mettant en relief. La musique rappelle justement ces valses musettes d’une autre époque, avec un accordéon marquant la cadence; le texte souligne la nostalgie passée des bals populaires, où les jeunes y trouvaient des amours éphémères. Quant au titre, Béart décide tout simplement d’adopter Bal chez Temporel, au grand dam du poète Hardellet, car cela représentait mieux l’esprit de la chanson. L’année suivant la sortie de l’album de Béart, c’est Patachou qui immortalisera sa propre version de la goualante, accompagnée à l’accordéon par Joe Rossi. D’autres vedettes de la chanson française interpréteront aussi la pièce, comme Renée Lebas, Lina Margy, Marc Ogeret, Josette Privat, Cora Vaucaire…

Guy Béart – Bal chez Temporel

Patachou – Bal chez Temporel

Cette pièce marquera tant son chanteur qu’il baptisera la maison de disques qu’il a fondée en 1964 du même nom, Temporel. Après toutes ces années et le décès de Béart, cette chanson parvient toujours à insuffler un certain vague à l’âme à son auditeur, ce qui nous permet d’affirmer qu’elle sera toujours écoutée et donc intemporelle

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Paroles

Guy Béart – Bal chez Temporel

Patachou – Bal chez Temporel

Sources

  • PEREY, I. C. 120 ans de chansons que l’on fredonne: Petites histoires et anecdotes. Paris: Éditions Didier Carpentier, 2008, p. 108-109.

Le slow qui a fait danser toute une génération – Aline de Christophe

Christophe, de son vrai nom Daniel Bevilacqua, rêvait de devenir coureur automobile lorsqu’il était jeune et ce sera un slow (« lent » en anglais) qui lui donnera la pole position au hit-parade ! En 1965, le jeune chanteur est chez le dentiste et, alors que ce dernier s’apprête à lui soigner une carie, il appelle son assistante… Aline. C’est alors que Christophe s’imagine la chanson qui le propulsera en tête du palmarès; l’histoire n’a cependant pas retenu si les paroles « et j’ai pleuré, pleuré, car j’avais trop de peine » ont aussi été inspirées lors du même rendez-vous. Il enregistre un 45 tours pour AZ et c’est le hit de l’été dans plusieurs pays, en France, en Belgique, au Brésil, en Turquie et en Israël. Fait particulier, Aline se vendra à plus d’un million de vente, alors que Elle s’appelait Sophie, le premier 45 tours de Christophe, s’est écoulé à… 27 exemplaires.

Christophe – Aline

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Cependant, il y a une ombre triste au tableau d’Aline. En effet, un autre chanteur yéyé, Jacky Moulière, attaque Christophe en justice et lui reproche d’avoir plagié sa chanson La Romance, sortie deux ans plutôt dans l’indifférence générale. Si Moulière (et Henri Salvador, son producteur) gagne en premières instances, Christophe sera finalement relaxé lors de l’appel en 1970. Si plusieurs s’accordent pour dire que la paternité intégrale revient au chanteur blond, il semble toutefois qu’il y a effectivement une ressemblance troublante entre les deux goualantes, surtout au point de vue musical.

Jacky Moulière – La Romance

En 1980, la femme de Christophe, Véronique, lui propose de sortir à nouveau Aline – sans arrangements, ni remixage. Ce nouveau single s’écoulera à un autre million d’exemplaires. Il faut croire que certaines visites chez le dentiste peuvent être plus fructueuses qu’on ne le pense…

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Paroles

Christophe – Aline

Jacky Moulière – La Romance

Sources